Créée par la loi du 2 août 2021, la visite de mi-carrière à 45 ans représente une avancée majeure pour la santé au travail. Pourtant, quatre ans après son introduction, ce dispositif reste largement méconnu des salariés comme des employeurs. Le rapport IGAS publié en juillet 2025 confirme ce constat : la visite de mi-carrière constitue un outil sous-exploité pour détecter précocement les risques de désinsertion professionnelle.
Dans cet article, nous explorons le fonctionnement de cette visite, ses bénéfices concrets et les raisons pour lesquelles elle mérite toute l’attention des professionnels de santé et des entreprises.
Qu’est-ce que la visite de mi-carrière ?
Une création de la loi santé au travail de 2021
La visite médicale de mi-carrière a été instaurée par la loi du 2 août 2021 pour renforcer la prévention et la santé au travail. Elle s’inscrit dans un ensemble de mesures visant à mieux accompagner les salariés tout au long de leur parcours professionnel.
Cette visite doit être organisée à une échéance déterminée par accord de branche. À défaut d’accord, elle intervient durant l’année civile des 45 ans du salarié. Cet âge n’a pas été choisi au hasard : il correspond souvent à un tournant dans la vie professionnelle, où les premiers signes d’usure peuvent apparaître.
Les objectifs fixés par le législateur
Le Code du travail définit trois objectifs principaux pour la visite de mi-carrière :
- Établir un état des lieux de l’adéquation entre le poste de travail et l’état de santé du salarié
- Évaluer les risques de désinsertion professionnelle en tenant compte de l’évolution des capacités du travailleur
- Sensibiliser le salarié aux enjeux du vieillissement au travail et aux moyens de prévention existants
Cette visite peut être réalisée par le médecin du travail ou par un infirmier en santé au travail, sous certaines conditions.
Pourquoi 45 ans est un âge charnière pour la santé au travail
Le vieillissement de la population active
La France fait face à un vieillissement marqué de sa population active. Selon les données de la DARES, la part des salariés de plus de 50 ans ne cesse de croître. Le recul progressif de l’âge de départ en retraite accentue cette tendance.
Ce phénomène démographique a des conséquences directes sur la santé au travail. Les capacités physiques évoluent avec l’âge. Certains postes deviennent plus difficiles à tenir. Les temps de récupération s’allongent. Sans anticipation, ces évolutions peuvent conduire à des situations de rupture.
La progression des maladies chroniques
Le rapport IGAS de juillet 2025 souligne un autre facteur déterminant : l’augmentation de la prévalence des maladies chroniques dans la population active. Diabète, maladies cardiovasculaires, troubles musculo-squelettiques, pathologies psychiques… Ces affections touchent de plus en plus de salariés en milieu de carrière.
Or, une maladie chronique n’implique pas nécessairement une incapacité à travailler. Elle nécessite en revanche des adaptations. C’est précisément l’objet de la visite de mi-carrière : identifier ces besoins d’adaptation avant qu’ils ne deviennent urgents.
Un moment propice à la réflexion
À 45 ans, beaucoup de salariés commencent à s’interroger sur la suite de leur parcours. Combien d’années reste-t-il avant la retraite ? Serai-je capable de tenir ce rythme ? Mon métier a-t-il encore un avenir ?
La visite de mi-carrière offre un cadre pour aborder ces questions avec un professionnel de santé. Elle permet de transformer une inquiétude diffuse en plan d’action concret.
Comment se déroule une visite de mi-carrière ?
L’entretien avec le professionnel de santé
La visite de mi-carrière n’est pas un simple contrôle médical. Elle s’apparente davantage à un bilan approfondi qui prend en compte plusieurs dimensions.
Le professionnel de santé commence généralement par retracer le parcours du salarié. Quels postes a-t-il occupés ? À quels risques a-t-il été exposé ? Quels sont ses antécédents médicaux ? Cette phase d’écoute est essentielle pour comprendre la situation globale.
Vient ensuite l’examen clinique, adapté aux risques identifiés. Il peut inclure des tests de capacités fonctionnelles, notamment pour les métiers physiques.
Les questions prédictives du risque de désinsertion
Le rapport IGAS met en lumière l’intérêt d’intégrer à cette visite des questions issues du Work Ability Index, un outil développé en Finlande et validé internationalement.
Deux questions se révèlent particulièrement prédictives :
- Comment évaluez-vous votre capacité de travail actuelle par rapport à la meilleure que vous ayez jamais eue ?
- Pensez-vous que votre état de santé vous permettra d’effectuer votre travail actuel dans deux ans ?
Un salarié qui répond négativement à ces questions présente un risque significativement plus élevé de se retrouver en difficulté professionnelle dans les années suivantes. Cette information précieuse permet d’orienter la suite de l’accompagnement.
Les suites possibles de la visite
À l’issue de la visite de mi-carrière, plusieurs orientations sont envisageables selon les constats effectués :
- Absence de risque identifié : le salarié poursuit son activité normalement, avec un prochain rendez-vous programmé selon le calendrier habituel de suivi
- Risque modéré : des recommandations sont formulées à l’employeur pour adapter le poste ou les conditions de travail
- Risque élevé : le salarié est orienté vers la cellule de prévention de la désinsertion professionnelle (PDP) du service de santé au travail pour un accompagnement renforcé
La visite de mi-carrière et la prévention de la désinsertion professionnelle
Un outil de détection précoce
La désinsertion professionnelle ne survient pas brutalement. Elle résulte d’un processus progressif, souvent silencieux, où les difficultés s’accumulent jusqu’à rendre impossible le maintien dans l’emploi.
Le rapport IGAS de 2025 insiste sur ce point : la détection des salariés fragilisés intervient encore trop tardivement. Les services de santé au travail sont souvent alertés quand la situation est déjà très dégradée, parfois au moment où le licenciement pour inaptitude devient inévitable.
La visite de mi-carrière constitue une opportunité unique d’inverser cette logique. En systématisant un bilan approfondi à 45 ans, elle permet de repérer des signaux faibles qui passeraient autrement inaperçus.
Le lien avec les cellules PDP
Depuis la loi de 2021, chaque service de prévention et de santé au travail interentreprises (SPSTI) doit disposer d’une cellule de prévention de la désinsertion professionnelle. Ces cellules rassemblent des compétences pluridisciplinaires : médecins du travail, infirmiers, ergonomes, psychologues du travail, assistants sociaux.
La visite de mi-carrière représente une porte d’entrée naturelle vers ces cellules. Un salarié identifié comme à risque peut être orienté vers un accompagnement personnalisé, avec un plan d’action adapté à sa situation.
Cet accompagnement peut inclure :
- Une étude ergonomique du poste de travail
- Un bilan de compétences pour envisager une évolution professionnelle
- Une mise en relation avec les organismes compétents (Cap Emploi, Agefiph, Carsat)
- Un suivi rapproché pour évaluer l’évolution de la situation
Les facteurs de risque à surveiller
La Haute Autorité de Santé a publié en 2019 une recommandation de bonne pratique sur la prévention de la désinsertion professionnelle. Elle identifie trois catégories de facteurs de risque que la visite de mi-carrière permet d’explorer :
Facteurs liés à l’état de santé :
- Pathologies chroniques évolutives
- Troubles musculo-squelettiques
- Pathologies psychiques
- Addictions
Facteurs liés à l’environnement de travail :
- Expositions à des contraintes physiques (port de charges, postures pénibles, vibrations)
- Faible latitude décisionnelle
- Manque de soutien social de la hiérarchie ou des collègues
- Faible reconnaissance au travail
Facteurs liés à la situation sociale :
- Faible niveau de qualification
- Difficultés financières
- Isolement social
- Problématiques familiales
Ce que la visite de mi-carrière change pour les salariés
Sortir de l’isolement
Beaucoup de salariés confrontés à des difficultés de santé au travail vivent leur situation dans la solitude. Ils n’osent pas en parler à leur employeur par crainte d’être stigmatisés. Ils ignorent souvent les ressources disponibles pour les aider.
La visite de mi-carrière crée un espace de parole protégé. Le médecin du travail est soumis au secret médical. Le salarié peut exprimer ses inquiétudes sans crainte de répercussions sur son emploi.
Cette dimension humaine est fondamentale. Parfois, le simple fait de pouvoir mettre des mots sur ses difficultés suffit à débloquer une situation.
Accéder à des dispositifs méconnus
Il existe de nombreux dispositifs pour accompagner les salariés en difficulté : essai encadré, temps partiel thérapeutique, convention de rééducation professionnelle, projet de transition professionnelle… La plupart des salariés n’en ont jamais entendu parler.
La visite de mi-carrière permet au professionnel de santé de présenter ces dispositifs et d’orienter le salarié vers celui qui correspond à sa situation. C’est souvent une révélation pour les personnes concernées, qui découvrent que des solutions existent.
Anticiper plutôt que subir
Le principal bénéfice de la visite de mi-carrière réside dans l’anticipation. Identifier un risque à 45 ans, c’est se donner le temps d’agir. Dix, quinze, parfois vingt ans de carrière restent devant soi. C’est suffisant pour envisager une reconversion, acquérir de nouvelles compétences, adapter progressivement son poste.
À l’inverse, un salarié qui découvre ses difficultés à 58 ans, après des années de déni, dispose de marges de manœuvre bien plus réduites.
Ce que la visite de mi-carrière change pour les employeurs
Un outil de gestion prévisionnelle des emplois
Pour les employeurs, la visite de mi-carrière apporte une visibilité précieuse sur l’état de santé au travail de leurs équipes. Sans accéder aux données médicales individuelles, qui restent confidentielles, ils peuvent être alertés sur des besoins d’adaptation.
Cette information permet d’anticiper les évolutions nécessaires : aménagement de postes, réorganisation des équipes, formation aux bonnes pratiques. Elle s’inscrit dans une démarche de gestion prévisionnelle des emplois et des compétences (GPEC).
Réduire les coûts de la désinsertion
La désinsertion professionnelle a un coût considérable pour les entreprises. Arrêts de travail répétés, perte de productivité, désorganisation des équipes, frais de recrutement et de formation pour remplacer les salariés… Ces coûts sont rarement mesurés mais ils pèsent lourd.
Investir dans la prévention via la visite de mi-carrière représente un calcul économique pertinent. Adapter un poste coûte moins cher que de gérer un licenciement pour inaptitude et le recrutement qui s’ensuit.
Fidéliser les salariés expérimentés
Les salariés de 45 ans et plus représentent une richesse pour l’entreprise. Ils détiennent un savoir-faire, une connaissance des processus, une expérience irremplaçable. Leur départ représente une perte de compétences difficile à compenser.
En montrant qu’elle se préoccupe de leur santé et de leur maintien en emploi, l’entreprise envoie un signal fort. Elle fidélise ses collaborateurs expérimentés et renforce son attractivité.
Les freins actuels au déploiement de la visite de mi-carrière
Une méconnaissance persistante
Quatre ans après son introduction, la visite de mi-carrière reste largement méconnue. Beaucoup de salariés n’en ont jamais entendu parler. Certains employeurs ignorent leurs obligations en la matière.
Cette méconnaissance explique en partie le faible recours au dispositif. On ne demande pas ce qu’on ne connaît pas.
Des services de santé au travail sous tension
Les services de prévention et de santé au travail font face à une pénurie de médecins du travail. Cette tension sur les effectifs complique la mise en œuvre de nouvelles visites.
Toutefois, la loi prévoit que la visite de mi-carrière peut être réalisée par un infirmier en santé au travail, sous certaines conditions. Cette possibilité de délégation offre des marges de manœuvre.
Un déficit d’outillage
Le rapport IGAS souligne le manque d’outils standardisés pour exploiter pleinement le potentiel de la visite de mi-carrière. Chaque service procède selon ses propres méthodes, ce qui limite les comparaisons et le suivi dans le temps.
Le développement d’indices de risque de désinsertion professionnelle, actuellement en cours de test, devrait permettre de mieux structurer ces visites et d’en tirer tout le bénéfice.
Comment demander une visite de mi-carrière ?
Pour les salariés
Tout salarié approchant de ses 45 ans peut solliciter une visite de mi-carrière auprès de son service de santé au travail. Cette demande peut être formulée directement ou par l’intermédiaire de l’employeur.
Si vous êtes dans cette situation, n’hésitez pas à :
- Contacter votre service de santé au travail pour connaître les modalités pratiques
- Préparer votre visite en listant vos éventuelles difficultés au travail
- Rassembler les informations sur votre parcours professionnel et vos expositions passées
Pour les employeurs
Les employeurs ont l’obligation d’organiser la visite de mi-carrière pour leurs salariés. Ils peuvent prendre l’initiative de la programmer ou répondre à une demande du salarié.
En pratique, il convient de :
- Identifier les salariés concernés (année civile des 45 ans ou échéance prévue par accord de branche)
- Informer ces salariés de leur droit à cette visite
- Coordonner avec le service de santé au travail pour planifier les rendez-vous
Conclusion : faire de la visite de mi-carrière un réflexe
La visite de mi-carrière à 45 ans constitue un outil précieux pour prévenir la désinsertion professionnelle. Elle permet d’identifier précocement les risques, d’orienter les salariés vers les dispositifs adaptés et d’anticiper les besoins d’adaptation des postes de travail.
Son potentiel reste aujourd’hui sous-exploité. Le rapport IGAS de juillet 2025 appelle à une mobilisation de tous les acteurs, services de santé au travail, employeurs et salariés, pour faire de cette visite un rendez-vous incontournable du parcours professionnel.
À 45 ans, il reste souvent vingt ans de carrière devant soi. C’est le moment idéal pour faire le point et se donner les moyens de les parcourir dans les meilleures conditions possibles.
À lire également :
- Qu’est-ce que la prévention de la désinsertion professionnelle ?
- Les missions du médecin du travail
- Comment préparer sa visite médicale du travail
Sources :
- IGAS, Prévention de la désinsertion professionnelle : détecter le risque, coordonner les acteurs, Rapport n°2025-004R, juillet 2025
- Loi n°2021-1018 du 2 août 2021 pour renforcer la prévention en santé au travail
- HAS, Santé et maintien en emploi : prévention de la désinsertion professionnelle des travailleurs, Recommandation de bonne pratique, février 2019
- Ilmarinen J., Tuomi K., Work Ability Index, Finnish Institute of Occupational Health, 1998
- Code du travail, articles L. 4624-2-2 et R. 4624-28-1
Auteur : Dr Vinh Ngo, médecin du travail et directeur général du CIAMT, service de prévention et de santé au travail interentreprises présent à travers 25 centres en Île-de-France.
